La pluie fine qui tombe sur la terrasse du restaurant où je rejoins Abdalkarim Abualeinein n’a pas l’air de ternir son sens de l’hospitalité.
Ce restaurant de poche, Rimal, c’est celui qu’il a ouvert il y a un an,
dans la très centrale rue Vacon, à quelques pas du Vieux Port de Marseille. Pas un hasard : “Rimal”, c’est aussi le nom du vieux port de Gaza, d’où il est originaire.
“À Gaza, j’étais journaliste. Ici, je suis devenu cuisinier.”
Si Abdalkarim sourit en le disant, le chemin n’a rien d’une reconversion légère. L’homme au regard intranquille a quitté la Palestine en 2016, menacé pour son travail dans un média en ligne.
“Là-bas, j’avais un bac +4, j’étais utile.” En partant, il se sent invisible.
Arrivé à Besançon, il passe ses premières années à apprendre le français, loin des siens. “J’ai compris que continuer le journalisme serait très difficile. Un ami m’a conseillé de choisir un autre métier”.
La cuisine s’impose peu à peu, jusqu’à l’obtention de son CAP.
À Marseille, où il s’installe après le confinement, tout s’accélère. Formation, rencontres, premières expériences, notamment avec
le Refugee Food qui lui met le pied à l’étrier. Mais surtout, un projet s’impose à lui : ouvrir son restaurant, avec sa compagne Nadia.
“La première fois, on m’a refusé le crédit. J’avais un statut que les banques ne comprenaient pas.” Il s’accroche, ose demander de l’aide.
“Je n’ai pas réussi seul. Il y a beaucoup de monde qui m’a aidé.”
Son restaurant, aujourd’hui, ne désemplit pas. A 16h ce jour-là, la petite salle décorée de keffiehs était pleine à craquer.
“Dimanche, on a fait 130 couverts en deux heures. C’est la folie !”
dit-il en saluant des passants.
“On a changé certaines recettes six fois avant d’arriver au bon équilibre.”
Adapter sans trahir : rendre la cuisine palestinienne accessible sans la dénaturer. Dans ses assiettes, Gaza rencontre Marseille. “On partage plus qu’on ne croit. La cuisine française, ici, elle est méditerranéenne.”
Sa salade Gazaouie, entre huile d’olive, tomates, herbes fraîches, ail
et citron raconte la cuisine méditerranéenne sans détour ni frontière.
Mais derrière l’énergie, il y a aussi le poids de l’exil.
“Ma famille est toujours là-bas, sous tente. Ça a un impact énorme.”
Alors il travaille et tient bon, malgré les tensions politiques palpables. “Depuis l’ouverture, j’ai perdu 7 kilos. J’ai reçu des menaces de mort par téléphone, et de brûler le restaurant. J’ai porté plainte.”
Son moteur – comme son sourire – restent intacts : créer, transmettre, faire vivre son lieu. “Même si je deviens millionnaire, je n’ouvrirai pas un deuxième restaurant. Celui-là, c’est ma chance. Je veux le faire bien.”
Et surtout, ne jamais oublier d’où il vient.
“De Gaza à Marseille : c’est plus qu’un slogan.”
C’est toute son histoire.
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